CHEMINS DE LUMIÈRE DU DIOCÈSE DE SÉEZ

 ANNICK RIBLIER

 

De la peur à la confiance

 

Je suis née au printemps 1942, pendant la guerre, sous l'occupation allemande. La peur dans laquelle vivaient nos familles a profondément marqué mon existence et mon devenir de petite fille.

 

La guerre, mes grands-parents maternels, ceux qui m’ont élevée les premières années de ma vie, ont vécu avec. Mon grand-père a fait celle de 14-18. Il n’en parlait guère mais on devinait chez lui des souffrances et des peurs bien ancrées. Lors de la guerre 39-40, il était alors maire de sa commune, situation peu enviable ! Son fils, mon parrain, était envoyé au STO en Allemagne. Lui aussi était un taiseux mais à son sourire triste qui ne le quittait guère, on devinait qu’il avait souffert. Je me souviens l’avoir entendu évoquer à mots couverts, la faim qui le tenaillait. Travaillant dans les hauts fourneaux, avec ses compagnons de misère, il devait manger des rats. Ce régime alimentaire a perturbé sa santé pour longtemps…

 

Les peurs de ma mère, elle en a peu parlé mais elle évoquait parfois dans sa vieillesse cette crainte d’être prise au piège d’un soldat trop pressant. Elle était belle, ces hommes étaient loin de leur patrie, de leurs épouses… De nombreuses lettres de mon père pendant qu’il était à la guerre, témoignent à la fois de sa tendresse pour ma mère et ma sœur ainée, et de sa vigilance pour que les travaux de la ferme se fassent au mieux ou pour s’enquérir de la santé des animaux.

 

Ma grand’mère, toujours vêtue de couleurs sombres, ne cessait de me dire : « Il faut prier ma petite fille pour que la guerre ne revienne pas. C’est affreux la guerre. Il y en aura d’autres. Prie, prions Jésus, Marie, n’arrêtons pas de prier. » Je me souviens des fleurs qu’elle cueillait dans le jardin destinées à la Vierge. Elle m’emmenait alors dans l’église, où devant la statue de Marie, elle faisait un bouquet. Nous nous agenouillions, et toutes deux récitions une dizaine de chapelets. Suivaient quelques prières avec des mots étranges que je ne comprenais pas, mais le ton de la prière était bien présent !

 

Sur la cheminée de la cuisine, trônaient un crucifix noir, avec le corps torturé de Jésus, et une statue de la Vierge de Pontmain, robe bleue semée d’étoiles, et croix rouge sur le cœur. Chaque jour, à genoux sur une chaise en équilibre sur 2 pieds, nous faisions la prière. Mon regard était bien un peu distrait par le fusil de chasse en travers du manteau de la cheminée et les alignées de cartouches faites par mon grand-père mais cela n’empêchait pas les prières de défiler, toujours dans le même ordre avec les « actes » de foi, d’espérance etc… que je ne saurais redire aujourd’hui. Je n’ai jamais saisi ce que tout cela voulait dire, je n’en percevais que des bribes. Mais ce qui est certain c’est que ma grand’mère mettait une belle conviction dans ses paroles.

 

La peur, j’ai grandi avec. Peur de la guerre, peur de l’enfer, peur d’enfreindre les lois de l’Église.

Peur de la guerre dont seules les prières ferventes, fréquentes et nombreuses pouvaient nous préserver.

Peur de l’enfer, les péchés « mortels » nous y entraîneraient ; on ne parlait pas, ou si peu, de la grâce et de la bonté de Dieu !

Peur d’enfreindre les lois de l’Église ! Hors d’elle, il n’y avait point de Salut !

 

Il fallait pour être protégé par le Ciel, ne déroger en rien de tout ce que l’Église commandait : manger maigre le vendredi, faire Carême, aller à la messe chaque dimanche, se confesser au moins une fois par an, faire « ses pâques », ne pas travailler le dimanche, prier chaque jour matin et soir, etc… Mon univers religieux était ainsi balisé, incontournable. Si nous sortions de ces lignes tracées et transmises par les générations qui nous précédaient, l’enfer nous guettait, ou au moins le purgatoire !

Au long de ces années de petite enfance vécues chez mes grands-parents, j’ai côtoyé la bonté, l’humilité de ma grand’mère, sa foi espérant le secours de Marie, sa soumission à Dieu, et … la tristesse. Mon grand-père était assez rude, m’a-t-on dit plus tard, mais avec moi il était presque tendre : il m’appelait « M’annick » et cela suffisait à assurer ma confiance en lui.

Cette première période de ma vie, totalement détachée de mes parents et de mes sœurs (je suis la troisième sur cinq), n’a pas favorisé la confiance naturelle entre nous. Je me suis trop longtemps sentie étrangère à nos parents. Chargés de travail et de soucis, ils pensaient bien faire en me confiant aux grands-parents mais ne se doutaient pas que, privée de leur attention quotidienne, je me poserai longtemps la question de ma filiation…

 

A 5 ans, changement de lieu de vie. Me voilà rejoignant mes deux sœurs aînées en pension. Je passais d’un milieu triste mais tendre à un autre fait de rudesse, de rigueur et de dureté. Nous étions chez les « d’moiselles » qui tenaient une école libre maternelle et primaire à quelques kilomètres de la ferme de mes parents. Pour eux, ce qui primait avant tout, c’était que leurs cinq filles soient bien éduquées, dans les valeurs chrétiennes. Mon père ne voulait pas pour nous une éducation qui risquait de nous écarter de la pratique et des valeurs religieuses. Or, dans notre petite commune rurale, il y avait une seule école, qui accueillait les garçons et les filles, dont le directeur était militant communiste ! Inacceptable pour lui !

 

J’avais quitté une grand’mère aimante, quoique triste, pour des femmes à la poigne de fer. Pourtant je trouvais une certaine joie de vivre dans la complicité avec mes sœurs qui subissaient comme moi, les duretés des maîtresses. J’ai compris plus tard pourquoi je n’étais pas tout à fait au même régime que mes sœurs aînées. Je venais de chez les grands-parents, et, c’est bien connu, j’avais forcément été « gâtée » comme un fruit qui commence à pourrir de l’intérieur…

 

Il fallait donc redresser ce qui avait été tordu ! Selon leurs critères, j’avais un affreux défaut : j’étais « raisonneuse ». Eh oui, je voulais comprendre ! Ce « défaut » m’a permis de ne pas être détruite ou au moins pas trop abîmée par ces années passées dans ce pensionnat. Je n’étais pas totalement malléable.

 

Les deux aînées étaient assez bien vues. Marie-Claire était dite « brillante », Madeleine, « très sage ».

 

L’année suivante, Jeanne nous rejoignait, puis Marie-Cécile. Elles aussi ont beaucoup souffert ! Soixante après, nous en parlons encore !

 

Dans cette pension-prison, dont on ne pouvait sortir qu’avec permission ou sur ordre pour aller chercher de l’eau au puits chez deux vieilles demoiselles pleines de délicatesse et de gentillesse, ou pour aller acheter le pain, nous avons passé l’essentiel de notre enfance. Nous rentrions à la ferme pour les vacances seulement, sauf moi qui allais retrouver mes grands-parents, jusqu’à la mort de Mémé. Première confrontation avec la mort. Celle qui m’avait donné tant de présence, de tendresse, d’attention venait de succomber à un cancer. Ces moments sont restés gravés dans ma mémoire. Nos parents, venus après leur travail à l’étable nous prévenir de la mort de Mémé, n’ont pas eu l’autorisation de nous voir : nous étions couchées, dans le silence de la rigueur.

 

Ce n’est que le lendemain matin, au moment de rentrer en classe que la directrice nous a fait venir pour nous annoncer la nouvelle. Pour moi, tout s’écroulait : ma grand’mère était en quelque sorte ma mère, elle m’avait élevée… Je ne pouvais contenir mes larmes. Mais de sa voix rude, sans le moindre signe de compassion ni de charité chrétienne, la directrice nous a fait rentrer en classe avec l’injonction de ne pas pleurer. Le noir était tombé sur nous, à l’intérieur de moi. Les manteaux et les chaussures devaient être teints en noir, nos calottes brodées de fleurs dépouillées de leurs couleurs.

 

Oh ! Comme elles étaient dures ces « d’moiselles » si pieuses ! Pas de compassion, ni de bienveillance. Des moqueries, souvent ! Des humiliations, constantes ! Des violences, trop fréquentes ! Il y eut une époque où on ne pouvait plus s’approcher de moi sans que je protège mon visage avec mes bras. Je m’étais mise à bégayer, ce qui ne faisait que les agacer.

 

Je me souviens particulièrement de quelques moments difficiles. Un matin, impossible pour moi d’avaler le contenu de mon bol de lait. L’odeur rance, les bols étaient en terre, ajoutée à la peau épaisse et gluante du lait me donnait des nausées. Je me vois encore, devant les élèves de la grande classe, contrainte à ravaler plusieurs fois ce que mon estomac refusait absolument d’engloutir. Je ne suis pas sûre que cela faisait rire les autres filles mais la maîtresse avait eu le dessus !

Autre épisode qui en dit long sur la volonté de Dieu d’après elle : en vacances à la ferme, avec mes sœurs, nous avions franchi un interdit pour aller manger quelques pomme. Blessée dans l’aventure, je n’avais pu marcher sur mes deux jambes pendant quelques semaines. Guérie, je boitais encore un peu. Hélas, elles avaient entrepris de me rééduquer et ne cessaient de me rappeler que j’étais punie par Dieu parce que j’avais désobéi ! Quelle idée de Dieu se faisaient-elles donc ?

 

Que signifiait le scapulaire, morceau de toile brune qu’elles portaient à même la peau sur la poitrine. Etaient-elles rattachées à un ordre quelconque ? Nous n’avons jamais su.

Elles priaient beaucoup et nous faisaient prier, à genoux devant le fourneau de la cuisine. La prière et les leçons de morale en classe faisaient partie du programme. Elles allaient à la messe du matin très souvent, chaque jour pendant le temps de l’Avent et du Carême et nous y entraînaient. C’était bien un peu difficile pour notre jeune âge mais sortir, prendre l’air jusqu’à l’église nous faisait du bien ! Même si on ne comprenait rien au latin ! Nous y étions, je crois, les seuls enfants et attirions la bienveillance des vieilles femmes.

 

Dans les quelques bons souvenirs de ce temps de l’enfance, il y a les « Rogations ». C’était au printemps, nous rejoignions les fidèles tôt le matin et parcourions les chemins en chantant des cantiques afin d’attirer la bénédiction divine sur les récoltes. Ça sentait bon la terre, les fleurs des haies, l’herbe des talus. Les toiles d’araignées sous la rosée provoquaient l’émerveillement ! Nous rentrions un peu crottés pour la classe, mais tellement heureuses.

 

Dans les leçons de catéchisme, nous apprenions par cœur les questions et les réponses. Pour être bien placées dans l’église le jour de la communion solennelle, il fallait être bien noté ! « Dieu est un être infiniment bon, parfait… ». Alors si Dieu est infiniment bon, pourquoi sommes-nous si mal traitées par ces femmes qui semblent être en rapport direct avec Lui ? « Dieu voit tout ! ». Il est donc prêt à punir si on s’écarte de la ligne de conduite… L’enfer et le châtiment ne sont pas loin ! On entendait peu parler de Jésus, des Évangiles. Les lectures de la messe du dimanche étaient peu variées. Jésus, c’était le petit enfant de la crèche, par qui on avait des cadeaux à Noël, celui qu’on recevait dans son cœur quand on communiait. Celui qui allait nous faire devenir meilleures, qui allait enlever de nos cœurs tout ce qui s’y trouvait de mauvais.

L’Esprit, on n’en parlait pas ou peu. Nous allions régulièrement « à confesse ». La torture n’était pas d’avouer nos péchés ou de faire pénitence, c’était de trouver ce qu’on allait bien pouvoir dire à monsieur le curé ! Je m’étais imaginée que si je m’attachais à combattre les uns après les autres tous les défauts qui m’accablaient, puisque j’étais née mauvaise, un jour je deviendrais quelqu'un de bien. oh, pas une sainte comme la jeune vierge et martyre italienne Maria Goretti, modèle donné par mémé, j’en étais beaucoup trop loin.. Mais quelqu'un d’acceptable ! Par quoi commencer ? Ne plus mentir ? Ne plus être gourmande ? J’ai vite compris que ce n’était qu’une illusion.

Nous étions plongées dans une atmosphère sacrificielle, notamment pendant le Carême. Sans sacrifices, pas d’accès à la vie éternelle, on ne pouvait obtenir la bienveillance de Dieu. Les adultes, eux, pouvaient payer pour obtenir des indulgences. Nous, les enfants, il fallait se sacrifier pour les autres, pour Dieu. S’aimer soi-même était péché, interdit. Les images de Dieu inscrites en nous ne pouvaient donc que nous mettre à genoux, dans une soumission craintive. Comment croire à un Dieu aimant dans ces conditions ?

 

Notre solidarité entre sœurs, et avec la nièce d’une des maîtresses venue nous rejoindre pendant quelques années, nos complicités, nos fous rires nous ont sauvées. Nous avons été durement marquées par des personnes censées nous aider à grandir. Par quelle étrangeté trois d’entre nous ont pu grandir dans la foi ? Ou plutôt, quelles rencontres nous ont sauvées d’un rejet définitif de tout ce qui touche à l’Église et à la foi ?

Il m’a fallu regarder avec lucidité cette enfance malmenée, oser mettre des mots sur des manières d’être et de faire qui nous ont abîmées, aller jusqu’au pardon si difficile à donner. Ainsi, quand l’une est décédée, puis l’autre, je n’ai pu me décider à me rendre à leurs obsèques. Il me semblait que si j’y allais, je n’étais pas dans le vrai, que je trichais. Maintenant je suis capable de dire en vérité ce que nous avons vécu mais sans rancune. Après tout, qui suis-je pour juger ? Je ne connais pas toute leur histoire. Leur enfance, leurs frustrations ou peut-être tout simplement leur manque de vocation, expliquent peut-être ce qu’elles ont fait. J’espère, je crois qu’elles sont dans la paix de Dieu.

 

Le temps du passage de l’enfance à la jeunesse, temps de questionnement

 

Trois de mes sœurs ont quitté ce régime austère à 11 ans pour faire des études, libérées plus vite que notre sœur aînée et moi-même. Mais les d’moiselles continuaient leur surveillance et grondaient quand elles apprenaient que ma sœur aînée était allée à la plage. Ah ! Montrer son corps était chose malsaine ! En pension, on en pouvait même pas nous regarder nous-mêmes pour faire notre toilette ! Alors se mettre en maillot de bain devant des garçons… quel scandale ! Le corps était-il donc si méprisable ?

 

Rentrées à la ferme à quatorze ans pour y travailler, nous avons suivi chacune notre itinéraire, à notre façon. Nous étions enfin sorties d’un carcan dans lequel on nous étouffait petit à petit. A nous la liberté, les découvertes. On ne connaissait rein aux garçons, ils étaient pour nous une espèce inconnue. A part nos cousins, nous n’en avions jamais rencontrées !

 

Des garçons, nous allions en rencontrer par la JAC (Jeunesse agricole catholique). Même si nos réunions régulières éteint entre filles, de préférence le dimanche, seul jour où on travaillait moins, les temps forts diocésains ou régionaux rassemblaient filles et garçons. Sous la houlette de notre jeune aumônier en soutane, je ne comprenais pas bien alors les bienfaits de ces réunions, souvent au château puisque l’une d’entre nous en était la servante et devait servir le thé de cinq heures.

 

J’étais en attente de spiritualité, nous étions dans l’action. C’est en prenant du recul que j’ai réalisé combien ce temps avait été formateur. Faire équipe, monter des projets. C’était l’époque des Coupes de la joie, des grands rassemblements, des célébrations festives et joyeuses. Je me rappelle le sérieux avec lequel nous nous préparions à cette grande fête qui à Annecy allait rassembler des milliers de jeunes. Ou à Lourdes pour un congrès national. Organiser, communiquer, coller des affiches pour inviter, se mettre d’accord. Nous apprenions le sens des responsabilités, nous travaillions pour l’avenir dans le monde rural. Est-ce qu’aujourd’hui on ferait confiance à une jeune de quinze ans pour organiser un voyage en car, de A à Z ? Quel était le sens de ce voyage à Bruxelles pour l’exposition universelle ? Apprendre à vivre ensemble, prendre sa vie en main, s’ouvrir au monde, devenir adulte en exerçant sa responsabilité, en déployant ses talents.

 

Côté spiritualité, je cherchais. Je me souviens d’une mission qui m’avait fortement marquée. Le prédicateur ne mâchait pas se mots, les chrétiens de la paroisse étaient en effervescence. A l’entrée de l’église, sur une table, j’avais trouvé « l » livre qui répondrait à mes attentes : Toi qui cherches, toi qui doutes. Oui je cherchais, oui je doutais. Il fallait que j’ai les moyens d’éclairer mon for intérieur. Je ne pouvais en rester à ce qui c’était imprimé en mon enfance. Il fallait que je trouve « l » sens. Dieu n’est pas celui qu’on m’a présenté, ce ne peut être ce juge, distant, sévère, qui aime voir les humains à genoux. Que devient mon « moi » intérieur dans ce qu’on m’a dit de croire ? Le leitmotiv « il faut croire, c’est tout ! » ne me convenait pas !

 

Je cherchais. Un jour avec mes maigres économies, j’ai acheté un disque vinyle : La passion de Jésus. Je l’ai écouté, réécouté, je m’en suis imprégnée, j’ai été touchée au plus profond. Jésus souffrant, vraiment homme et Dieu, frère. J’ai éprouvé de l’empathie, de l’émotion. C’était Lui que j’allais suivre ! J’allais devenir une de ses disciples, comme Marie Salomé (mère des Apôtres Jacques et Jean ou comme Marie-Madeleine.

 

J’ai alors commencé à m’intéresser à ma paroisse. Je me suis mise à l’harmonium, allant prendre des cours par tous les temps, en mobylette, chez le curé d’une paroisse voisine. J’aimais cela et pourtant, qu’il faisait froid en hiver dans notre église ! A la maison, il n’y avait pas d’instrument de musique, pour travailler il fallait bien subir le froid ! C’est à cette époque que j’ai commencé à faire le caté, du moins à aider monsieur le curé. La méthode était rébarbative. C’était du « par cœur » dans l’église froide, tous les enfants en rang d’oignons. Le prêtre tenait à la main une baguette de bambou dont il se servait pour désigner celui qui devait répondre, pour obtenir le silence. J’aurais tant aimé faire autrement !

 

Lorsque notre vieux curé est mot ; il fut remplacé par un jeune. Il arrivait plein d’espoir pour faire bouger les gens de notre petite commune rurale, plutôt laïcarde et antireligieuse. On n’était pas en Normandie ! Il vivait chichement, élevait des chèvres qui lui donnaient du lait dont il faisait des fromages délicieux. Avec lui, nous sommes passés d’une liturgie morose et ritualiste à des célébrations joyeuses, vivantes, faisant une place aux jeunes. C’était avant Vatican II mais déjà, ça fleurait bon les changements prometteurs. Je me souviens d’une semaine Sainte vivante, avec la participation de nombreux jeunes, qui donnait du sens à la Foi.

 

C’est à cette époque que ce prêtre m’a interpellée : « As-tu pensé à la vie religieuse ? » Vécu en secret, ce questionnement m’a longtemps habitée. L’abbé m’avait orientée « vers les sœurs missionnaires des campagnes ». Je cherchais. Jusqu’au jour où j’ai annoncé à ma mère que j’envisageais la vie religieuse. Ce fut un ébranlement de tous les projets concernant, non seulement ma vie personnelle, mais aussi le devenir de la ferme. Pas de fils, ma sœur aînée allait épouser un employé de banque, mes autres sœurs étaient perdues pour la ferme. Elles réussissaient leurs études littéraires ! Ne restait que moi. Et puis, pour mes parents, avoir une nombreuse descendance était prioritaire. A dire vrai, je n’étais pas prête à faire le deuil d’une vie de famille avec mari et enfants mais je m’interrogeais. Jusqu’au jour où, confiant mes questions à un père Carme, le père Victor, que j’allais voir de temps en temps le dimanche, il me dit tout net : « vous n’êtes pas faite pour la vie religieuse ! ». Et plus tard, il m’annonça : « je connais un jeune homme, ex séminariste, que vous pourriez rencontrer. » Ce qui fut fait. Un an après j’étais mariée et bientôt mère de famille. J’avais 20 ans.

 

Le ciel se déchire

 

Notre voyage de noces en 2 CV nous avit conduit, malgré des pannes nombreuses, jusqu’à Rome. Le pape Jean XXIII venait d’ouvrir le Concile Vatican II, formidable espoir de changement. Il fallait que l’Église bouge, on ne pouvait plus se contenter d’une Église qui dictait des lois, nous espérions être considérés enfin comme des adultes, capables de comprendre les choses de la foi, libres de tracer notre propre chemin spirituel et croyant, autorisés à plonger dans la Bible.

 

Après la naissance de notre premier enfant, revirement professionnel pour mon mari et retour pour lui dans sa chère Normandie. Pour moi, un bouleversement. Je devais être fermière, me voilà à la maison, épouse de… et bien vite mère de quatre enfants. Le cinquième est venu beaucoup plus tard, comme un cadeau de la vie. Nous étions des pratiquants fidèles. Quand l’aîné des enfants eut atteint l’âge de l’éveil à la foi en paroisse, j’ai répondu oui à l’appel à m’engager, avec bonheur. Les enfants étaient scolarisés dans les écoles catholiques, j’y participais à la catéchèse. Puis accompagnée d’un jeune prêtre, j’ai fait la découverte de l’ACE (Action catholique des enfants). Dans le petit groupe qui m’était confié, il y avait David, enfant juif, copain de mon fils aîné, un voisin : Antonio… C’était l’époque marquée par les évènements de Mai 68. Le monde changeait. L’Église aussi. Le plus visible –les soutanes remisées au placard- n’était pas le plus essentiel. Tous, hommes, femmes, enfants, nous étions incités à nous mettre debout, à marcher. Le poids du savoir et du pouvoir de quelques uns, les prêtres, ne pesait plus sur nous, nous pouvions accepter les moyens de grandir dans la foi, accéder à la liberté de croire. Nous découvrions la fraternité avec les prêtres.

 

Après 6 années vécues à Argentan, nouveau changement. Mon mari était de plus en plus chargé de travail. Il restait bien peu de places pour la vie de famille, pour la maison. A Flers, j’émergeais peu des multiples tâches d’une mère de famille nombreuse et d’une épouse sollicitée par son mari pour l’aider, ne serait-ce qu’en tenant table ouverte pour les représentants, les employés de l’entreprise.

 

Mais voilà, je ne sais pas dire « non » !  Quand j’ai été sollicitée pour faire le caté à l’école, j’ai dit « oui » ; quand il a fallu remplacer les personnes qui prenaient en charge l’éveil à la foi dans la grande paroisse voisine, j’ai dit « oui ». Quand les responsables du Secours Catholique m’ont fait appel, j’ai dit « oui ». Une fois cependant, c’est moi qui aie proposé mes compétences au curé de ma petite paroisse : je chantais, je l’avais souvent fait dans ma jeunesse, mais il a fallu du temps pour qu’il accepte de me faire confiance. Ce fut le début de mon engagement dans la vie ecclésiale de ma petite commune.

 

Il vient le temps de la confiance

 

Le sens des responsabilités inculqué dans ma jeunesse grâce à la la JAC, et l’exemple de mon père très investi dans la vie sociale et professionnelle, ont modelé ma personnalité et guidé mes choix.

Je sentais que j’étais à ma juste place dans la catéchèse, dans la liturgie, au Secours Catholique et plus tard, dans la pastorale des funérailles. Je goûtais au bonheur de me former pour assurer la catéchèse en paroisse, pour animer les célébrations en chantant… J’avais soif d’en connaître davantage. C’était des lieux de rencontres, d’amitié. Bonheur d’une ouverture sur quelque chose que je devinais passionnant, « la foi en devenir ». J’étais enfin debout, je n’étais plus à genoux. Fini le temps où on devait se contenter de ce qui était présenté, on pouvait réfléchir, creuser, chercher à connaître, à comprendre. Vatican II était passé aussi par la Normandie !

Gourmande de savoirs, j’ai eu la grande chance de pouvoir participer à beaucoup de formations données dans la suite du synode diocésain. Lors de ce temps de partage, auquel je participais en tant que déléguée, je me sentais bien petite mais comme tout un chacun, j’étais invitée à oser exprimer mes convictions, mes questions, à chercher avec les autres membres ce qui fonderait les orientations du synode ; preuve de la confiance qu’on me faisait. Mon mari acceptait que je prenne du temps pour participer à la vie ecclésiale. Je crois qu’il en était fier ! Qu’aurai-je fait s’il n’avait pas été d’accord ? La question ne s’est pas posée. Il me voyait souvent absente mais tellement épanouie qu’il ne pouvait me priver de cette vie pastorale !

 

Quand les nouvelles paroisses ont été instituées, j’ai dit « oui » à nouveau pour des engagements inédits : participation à l’équipe pastorale, membre du bureau du Conseil pastoral de paroisse. Quel dynamisme alors ! Je crois que par opposition à ce que j’avais été contrainte de vivre dans mon enfance, je goûtais pleinement la confiance qui m’était faite. Je découvrais le Dieu que je cherchais, que je pressentais. J’ai beaucoup lu, beaucoup appris de François Varillon, de Bernard Sesboüé, de biblistes, d’exégètes… sur un mode poétique, de Christian Bobin. Je peux dire que j’ai dévoré beaucoup de livres, j’ai « mangé » la Parole. Et j’ai encore de l’appétit !

 

Quand souffrance et espérance se rencontrent

 

La maladie s’est invitée dans notre histoire de couple, de famille. Deux longues années de peurs, d’incertitudes, de souffrances morales pour tous, et physiques pour mon mari. Jusqu’au jour où son coeur a cessé de battre. Epuisé, transformé par la maladie, il était enfin en repos, son corps retourné à l’humus. Tous ceux qui sont passés par le veuvage le savent, c’est une expérience qu’on ne peut repousser loin de soi, une coupe à boire que Dieu ne peut éloigner. Expérience à vivre, douloureusement. « Où es-tu Seigneur ? Pourquoi m’as-tu abandonnée ? ». Chemin de croix où l’on s’accroche à l’Homme Dieu, Jésus, lui qui a vécu la Passion, la mort. Chemin de croix vécu par Marie, mère elle aussi, notre mère, une mère vers qui on peut crier.

 

J’étais jeune encore, je n’avais que 54 ans. Je devais me relever, pour mes enfants. Ils avaient bien assez de leur peine à eux sans que je fasse peser la mienne sur leurs épaules. Qu’allais-je faire de ma vie ? Je pouvais encore travailler, gagner ma vie. Qui voudrait de moi qui avais pratiqué de multiples métiers mais n’avais jamais été salariée ? Que savais-je faire ? Mais surtout, quel sens donner à ma vie ? Mes quatre grands enfants étaient tous autonomes. Restait « la petite dernière » qui commençait ses études supérieures. Elle avait tout juste 18 ans.

 

C’est alors que j’ai exprimé le souhait de m’investir davantage dans la vie de l’Église, mais en tant que salariée. J’en avais besoin. Trois propositions me furent faites. C’est vers la catéchèse diocésaine que je me suis orientée. J’acceptais avec bonheur de faire une année de formation théologique à Caen. Ce long temps passé au SDC (Service diocésain de la catéchèse) a marqué très profondément mon itinéraire de croyant. L’équipe que nous étions avait pour mission d’aider les catéchistes à « faire » le caté, mais de plus nous prenions très au sérieux leur besoin de formation théologique, biblique, pédagogique… Devenant formatrice, j’ai dû beaucoup travailler avec mes collègues, prêtres et laïcs pour permettre à d’autres d’entrer dans la connaissance des fondements de notre foi commune. Heureux temps où j’ai voulu donner le meilleur de moi-même par passion, pour que d’autres connaissent La joie de croire si chère à Varillon, et pour transmettre La joie de l’Évangile si chère au pape François.

 

Au niveau national, et des régions apostoliques d’alors, c’était le temps du grand « remue-méninges » où l’on cherchait ensemble de nouveaux paradigmes pour la catéchèse en France. Les Services diocésains s’étaient mis au travail jusqu’à la sortie du Texte National pour l’Orientation de la Catéchèse en France. Epoque passionnante !

 

Ensuite, j’ai répondu à d’autres appels : participer à la formation des laïcs qui oeuvrent dans la pastorale des funérailles. Dans ce service ecclésial, comme tant d’autres laïcs, je grandis en humanité ; j’ai conscience de participer à la proposition de la foi, à l’évangélisation. J’ai appris à laisser l’Esprit me guider, faire son travail en moi pour que transparaisse la tendresse de Dieu. Les célébrations, les inhumations assurées par des laïcs ont quelque peu transformé les rapports prêtres-laïcs. Certains ont pu craindre que les laïcs se cléricalisent. Il n’en est rien le plus souvent. Chacun est dans son rôle, sa mission, apporte le meilleur de ce qu’il est. Et c’est tant mieux.

 

Je ne pouvais m’attendre au dernier appel reçu : « Ton doyenné n’a plus de doyen, tu as longtemps fait partie du bureau de doyenné, tu en as une bonne connaissance. Acceptes-tu d’être la coordinatrice du Bocage Nord ? ». Je n’ai jamais mis autant de temps à répondre. Quand j’ai compris que je pouvais faire confiance à ceux qui m’appelaient, j’ai dit « oui » là aussi. J’ai beaucoup appris, j’ai beaucoup reçu, et je suis confiante dans l’avenir !

 

Oserais-je dire que même le début chaotique, douloureux, de mon itinéraire de croyante a participé à faire de moi ce que je suis aujourd’hui : une chrétienne heureuse de vivre notre époque post conciliaire, qui s’émerveille de la présence discrète de Dieu dans la nature. « Loué sois-tu ! » en ce Bocage que j’ai appris à aimer. Une femme bien à sa place de mère, de grand’mère, de laïque engagée qui croit à l’importance du regard qui met debout : qui espère que la bienveillance et la bonne volonté de chacun fait grandir l’Église, dans une belle harmonie entre les laïcs et les clercs. Ces laïcs qui ne sont plus là simplement pour « aider monsieur le curé » mais qui avec leurs talents et quand on leur fait confiance, font preuve d’altruisme, d’intelligence, et montrent leur capacité à servir.

 

Il me faudrait des pages de cahier pour écrire les prénoms de tous ceux, croyants ou athées ou chercheurs de Dieu, que je remercie intérieurement d’avoir été vrais tout simplement quand nos routes se sont croisées, dans la simplicité de chaque rencontre comme dans les missions ou les tâches partagées. Chaque personne, qu’elle soit de ma famille, qu’elle compte parmi mes relations, mes amis, m’a permis de devenir ce que je suis. J’ai découvert au fil du temps, des choses simples de la vie, et de la compréhension de l’Église combien chacun est une bénédiction.

 

Je le crois, la confiance se donne et se reçoit dans la vérité. J’emprunte ces derniers mots au Frère Roger de Taizé : «  Le meilleur advient dans la confiance ».

 

Extrait du livre Chemins de Lumière du diocèse de Séez

Sous la direction de Stéphane Bouzerand

Editions La Toison d’or - 2015