Homélie du Frère Christian de Chergé - Jeudi Saint 13 avril 1995

Il m’a aimé jusqu’à l’extrême, l’extrême de moi, l’extrême de lui… Il m’a aimé à sa façon qui n’est pas la mienne. Il m’a aimé gracieusement, gratuitement… J’aurais peut-être aimé que ça soit plus discret, moins solennel. Il m’a aimé comme je ne sais pas aimer : cette simplicité, cet oubli de soi, ce service humble et non gratifiant, sans aucun amour propre. Il m’a aimé avec l’autorité bienveillante mais incontournable d’un père, et aussi avec la tendresse indulgente et pas très rassurée d’une mère.

J’étais blessé au talon par l’ennemi commun, et le voilà à mes pieds : ne crains rien, tout est pur. Comme Pierre, j’ai honte: il m’est arrivé, à moi aussi, de trébucher à sa suite, et même de lever le talon contre lui car il y a un peu de Judas en moi, et j’ai bien envie de chercher refuge dans la nuit, surtout quand la lumière est là, fouillant mes ténèbres. Par bonheur, il ne regarde que mes pieds, et mes yeux peuvent fuir. L’eau qu’il a versée va-t-elle réussir à me faire pleurer ? Moi qui rêvais de l’amour comme d’une fusion de moi en Lui, c’est une transfusion qu’il me faut: son sang dans mon sang, sa chair dans ma chair, son Cœur dans le mien, présence réelle d’homme marchant en présence du Père.

Hélas ! L ‘amour se dévoilait, et déjà il m’échappe. Il était là, à mes pieds, tout à moi. Je n’ai pu le retenir. Le voilà qui passe aux pieds du voisin et de Judas lui-même, de tous ceux-là dont on ne sait s’ils sont disciples en vérité, et qu’il m’a fallu accepter : c’était le prix à payer pour rester avec Lui, et pour avoir droit, ce soir, au pain et à la coupe.

Il a aimé les siens jusqu’à l’extrême, tous les siens, ils sont tous à lui, chacun comme unique, une multitude d’uniques…. C’est un exemple que je vous ai donné : la leçon de choses est là, sur la table, avec ce pain et cette coupe à partager, mais le livre du Maître, c’est ce geste de serviteur cœur et corps livrés, là, de pieds en pieds, de frère en frère, pour graver la mémoire.

« Mon frère et ma sœur, et ma mère, ce sont ceux-là qui feront, aux plus petits de mes frères, ce que j’ai fait là avec vous ». Rien de plus pur désormais qu’une assemblée de frères s’aimant de proche en proche jusqu’à l’extrême de la patience et de la compassion, afin qu’aucun ne se perde de ceux que Jésus, notre frère, offre à son Père, comme son propre Corps et son propre Sang.

Homélie du Frère Christian de Chergé (Jeudi-Saint 13 avril 1995)