Homélie du pape François - Samedi 28 mars 2020

« "Puis ils s’en allèrent chacun chez soi": après la discussion, chacun retourna à ses convictions. Il y a une brèche dans le peuple: les gens qui suivent Jésus et l'écoutent - ils ne réalisent pas combien de temps ils passent à l'écouter, parce que la Parole de Jésus entre dans leur cœur - et le groupe des docteurs de la Loi, qui a priori rejettent Jésus parce qu'ils n’agit pas selon la loi, selon eux. Il s'agit de deux groupes de personnes. Le peuple qui aime Jésus, le suit ainsi que le groupe des intellectuels de la Loi, les dirigeants d'Israël, les dirigeants du peuple. C'est clair : "Les gardes revinrent auprès des grands prêtres et des pharisiens, qui leur demandèrent: «Pourquoi ne l’avez-vous pas amené ?» Les gardes répondirent: «Jamais un homme n’a parlé de la sorte !» Les pharisiens leur répliquèrent: «Alors, vous aussi, vous vous êtes laissé égarer? Parmi les chefs du peuple et les pharisiens, y en a-t-il un seul qui ait cru en lui? Quant à cette foule qui ne sait rien de la Loi, ce sont des maudits !»". Ce groupe de docteurs de la loi, l'élite, éprouve du mépris pour Jésus. Mais ils ont aussi du mépris pour les gens, "ces gens", qui sont ignorants, qui ne savent rien. Le peuple de Dieu saint fidèle croit en Jésus, le suit, et ce petit groupe d'élites, les Docteurs de la Loi, se détache du peuple et ne reçoit pas Jésus. Mais comment ça se fait, s’ils étaient illustres, intelligents, et qu’ils avaient étudié? Mais ils avaient un grand défaut: ils avaient perdu le souvenir de leur appartenance à un peuple.

Le peuple de Dieu suit Jésus ... il ne peut pas expliquer pourquoi, mais il le suit et cela leur va au cœur, et il ne se fatigue pas. Pensons au jour de la multiplication des pains: ils ont passé toute la journée avec Jésus, au point que les apôtres lui disent: «Renvoie-les, pour qu'ils s'en aillent s'acheter de quoi manger». Les apôtres ont également pris leurs distances, ils n'ont pas considéré, ils n'ont pas méprisé mais ils n'ont pas considéré le peuple de Dieu. «Qu’ils aillent manger». La réponse de Jésus: «Donnez-leur vous-mêmes à manger». Il les remet parmi le peuple.

Ce fossé entre l'élite des chefs religieux et le peuple est une tragédie qui vient de loin. Pensons, dans l'Ancien Testament, à l'attitude des fils d'Eli dans le temple: ils se servaient du peuple de Dieu; et si certains d'entre eux, un peu athées, venaient accomplir la Loi, ils disaient: "Ils sont superstitieux". Mépris pour le peuple. Le mépris des gens "qui ne sont pas éduqués comme nous qui avons étudié, qui savons...". Mais au contraire, le peuple de Dieu a une grande grâce: son flair. Le flair de savoir où se trouve l'Esprit. Il est pécheur, comme nous: il est pécheur. Mais il a ce flair pour connaître les chemins du salut.

Le problème des élites, des clercs d'élite comme ceux-ci, c'est qu'ils ont perdu la mémoire de leur appartenance au Peuple de Dieu; ils sont devenus sophistiqués, ils sont passés à une autre classe sociale, ils se sont sentis comme des dirigeants. C'est le cléricalisme qui était déjà là. "Mais comment se fait-il – ai-je entendu dire ces jours-ci - que ces religieuses, ces prêtres qui sont en bonne santé aillent nourrir les pauvres, ils peuvent attraper le coronavirus ? Mais dites à la mère supérieure qu'elle ne laisse pas sortir les religieuses, dites à l'évêque qu'il ne laisse pas sortir les prêtres ! Ils sont faits pour les sacrements! Mais pour donner à manger, c’est au gouvernement de pourvoir". C'est ce dont on parle ces jours-ci: le même argument. "Ce sont des gens de seconde classe: nous nous sommes la classe dirigeante, nous ne devons pas nous salir les mains avec les pauvres".

Je me dis souvent: ce sont des gens bien - des prêtres, des religieuses - qui n'ont pas le courage d'aller servir les pauvres. Il manque quelque chose. C’est ce qui manquait à ces personnes, aux docteurs de la loi. Ils ont perdu la mémoire, ils ont perdu ce que Jésus ressentait dans son cœur: qu'il faisait partie de son peuple. Ils ont perdu le souvenir de ce que Dieu a dit à David: "Je t'ai pris du troupeau". Ils ont perdu la mémoire de leur propre appartenance au troupeau.

Et ceux-ci, chacun, est rentré chez lui. Un fossé. Nicodème, qui a vu quelque chose - c'était un homme inquiet, peut-être pas si courageux, trop diplomatique, mais inquiet - est allé voir Jésus ensuite, mais il a été fidèle dans ce qu'il pouvait; il a essayé de faire une médiation et a pris la Loi: "Notre Loi permet-elle de juger un homme sans l’entendre d’abord pour savoir ce qu’il a fait ?" Ils lui répondirent, mais ils ne répondirent pas à sa question sur la Loi: "Serais- tu, toi aussi, de Galilée? Etudie. Tu es un ignorant, et tu verras que jamais aucun prophète ne surgit de Galilée !". Et l’histoire s’est terminée comme ça.

Pensons aussi aujourd'hui à tant d'hommes et de femmes qualifiés au service de Dieu qui sont bons et vont servir le peuple; tant de prêtres qui ne se détachent pas du peuple. Avant-hier, j'ai reçu une photo d'un prêtre, un prêtre de montagne, de nombreux petits villages, dans un endroit où il neige, et dans la neige, il a porté l'ostensoir dans les petits villages pour donner la bénédiction. Il ne se souciait pas de la neige, il ne se souciait pas de la brûlure que le froid lui faisait sentir dans ses mains en contact avec le métal de l'ostensoir: il ne se souciait que d'apporter Jésus au peuple.

Pensons, chacun de nous, de quelle partie nous sommes, si nous sommes au milieu, un peu indécis, si nous avons l’ouïe du peuple de Dieu, du peuple fidèle de Dieu qui ne peut pas échouer: il a cette infallibilitas in credendo. Et pensons à l'élite qui se détache du peuple de Dieu, à ce cléricalisme. Et peut-être que le conseil que Paul donne à son disciple, le jeune évêque Timothée, nous fera du bien à tous: "Souviens-toi de ta mère et de ta grand-mère". Souviens-toi de ta mère et de ta grand-mère. Si Paul a donné ce conseil, c’est parce qu’il savait bien à quel danger portait ce sentiment d’élite de notre classe dirigeante.»